DERRIÈRE LA CHUTE DE GAG CITY : LE RÈGNE TOUCHE-T-IL À SA FIN ?

Publié le 12 janvier 2026 à 18:52

Il faut être féroce, il faut être sans pitié, il faut être la meilleure — telles sont les prérogatives du rap féminin. Un espace où la camaraderie n’a pas sa place parce qu’il faut savoir se démarquer, être la cheffe de rang. C’est cet état d’esprit qui semble signer la destitution de la Reine.

                          L’année se clôture sur une pièce de théâtre. Nicki Minaj, celle qu’on considère comme l’actuelle reine du rap, a réalisé une entrée inédite : la scène républicaine. Désormais mobilisée, voire instrumentalisée par les sphères conservatrices américaines, la rappeuse trinidadienne se retrouve au cœur des polémiques profondes au sein de sa fan base. Pourtant, loin d’être un quelconque coup de poker de la part de la rappeuse, cette trajectoire risible s’inscrit dans un schéma perpétuel de la rappeuse.

 

                          La « soudaine » affiliation de l’extrême-droite américaine avec la rappeuse n’est pas si récente qu’on le croit. En 2015, Minaj disait à Billboard qu'« il [Trump] a soulevé certains points qui n'auraient peut-être pas été si terribles si son approche n’avait pas été aussi enfantine ». Ces dernières années, ses prises de position et apparitions publiques l’ont toutefois rapprochée de figures conservatrices, se rangeant dans une lignée d’artistes comme Ye (anciennement Kanye West), Kodak Black ou encore son mentor, Lil Wayne.

 

                          À partir de 2021, un véritable volte face s’opère : la rappeuse affirme son refus de se faire vacciner contre la COVID-19, relayant une rumeur infondée — d’ailleurs démentie par le ministre de la Santé de Trinité-et-Tobago — selon laquelle un vaccin aurait rendu un proche « impuissant » après avoir provoqué un gonflement des testicules. « Mon cousin à La Trinité-et-Tobago ne se fera pas vacciner parce que son ami l’a fait et est devenu impuissant [sexuellement]. Ses testicules ont enflé. Dans le même temps, Nicki Minaj apporte son soutien à plusieurs figures conservatrices, dont Ben Shapiro, polémiste conservateur, spécifiquement dans le cadre de ses attaques répétées à l’encontre de Megan Thee Stallion.

 

                          C’est un virage qui, a priori, choque une grande partie de ses fans. D’autant plus que, par le passé, Nicki Minaj avait insulté la Première Dame de « sans cervelle », tout en affichant son soutien constant à la communauté LGBT+, véritable pilier de son public, aussi bien dans sa musique que dans sa vie publique. Maintenant, l’interprète de Barbie Dreams est vue échangeant des tweets affectueux et des mèmes avec le vice-président JD Vance, prenant position contre les enfants transgenres ou s’exprimant elle-même sur la situation des chrétiens au Nigéria, jusqu’à la tribune de l’ONU.

 

                          La vague d’indignation a, cependant, commencé lorsqu’elle s’est vu apparaître sur la scène de l'America Fest organisé par Turning Point USA. À ses côtés se trouvait Erika Kirk, veuve de l’influenceur d’extrême droite. Fondée par Kirk avant sa mort, l’organisation conservatrice passe en revue toutes les thématiques importantes au sein du Parti républicain. Sous un public extatique et des feux d’artifice grandiose, la Harajuku Barbie s’est assise avec la veuve Kirk pour poursuivre une discussion politique. Elle va, notamment, renforcer ses propos concernant les enfants transgenres. « Laissons les garçons être des garçons. » En plus d’apporter son soutien à Donald Trump. « J’ai le plus grand respect et la plus grande admiration envers notre président. Je ne suis même pas sûre qu’il le sache, mais il a donné de l’espoir à tellement de personnes. ». Autant hypocrite que cela puisse être, il faut avoir une meilleure compréhension du personnage pour comprendre ce changement de direction.

 

                          Une brève histoire du rap féminin s’impose. Pour mieux comprendre la place qu’occupe Nicki Minaj dans la sphère hip-hop, il faut revenir aux fondations du genre. Né dans les années 70, dans les quartiers du Bronx, le hip-hop s’est exprimé comme un art contestataire. Une manière pour les Afro-Américains, et les Latinos, de dénoncer les problèmes socio-économiques auxquels ils faisaient face. Deux décennies plus tard, le genre explose médiatiquement, même s’il reste stigmatisé par les élites. 

 

                          Snoop Dogg, Dr. Dre, Nas, DMX, Tupac… Si ces noms sont généralement connus des actuels auditeurs rap, ils sont majoritairement masculins. À croire que les femmes n’ont pas eu de patte sur la culture hip-hop, telle qu’on la connaît aujourd’hui. C’est une légende qu’il faut démystifier. L’influence des femmes dans le hip-hop est indéniable, peu importe les tentatives des mogols masculins. Le premier gros tube hip-hop par exemple, Rapper’s Delight, est dû à une femme : Sylvia Robinson.

 

                          Le marché du rap a été clair qu’il était principalement un espace masculin. Pour les quelques exceptions à cet univers genré, elles devaient se plier aux règles du système : disparaître ou « faire partie de la bande » (one of the boys). Un titre qui, dans ce genre à la tendance misogyne, était rarement contesté. La rappeuse Yo-Yo fut la première à le faire. Dès ses débuts, l’industrie rap a fait comprendre que les places de rappeuses étaient limitées. Il ne pouvait y avoir qu'une seule Première Dame (First Lady). Ce que Sha-Rock était pour The Funkees. Ce que Eve était pour The Rough Riders. Ce que Nicki Minaj était pour Young Money. Les artistes hip-hop féminines ont toujours eu « besoin » d’un support masculin.

 

                          Cette dynamique de vouloir une Première Dame a créé ce que le public et les maisons de disques attendent : des femmes qui se crêpent le chignon. Beaucoup de compétitivité et de joutes verbales entre les rappeuses pour afficher leur dominance. Dans le cas d’Onika Tanya Maraj, elle était Première Dame de Young Money. De façon générale, elle est considérée comme la Première Dame du genre hip-hop. Elle a explosé dans l'œil mainstream quand le rap féminin était au déclin, qu’il était temps de le remettre sur les radars. 

 

                          Quelle meilleure manière pour avoir la première place du podium ? Une grande dose de talent jumelée avec des compétitions entre rappeuses. Sur sa route vers la route grand public, beaucoup de comparaisons légitimes étaient faites entre la future étoile montante du rap et la pionnière du milieu [Lil Kim]. De leurs rapports avec la fashion à leur musicalité, beaucoup voyaient Nicki comme une copie de Lil Kim. Ironique, si l’on recoupe la manière dont elle a fini par traiter les rappeuses de la nouvelle génération.

 

                          La base de cette querelle concerne justement l’identité de Lil Kim volée dans les anciennes mixtapes de Nicki. Les détails de la rencontre entre les deux artistes sont flous tant les versions de l’histoire diffèrent. D’après les dires de l'interprète de Starships, cela se serait passé en 2009, dans les coulisses du concert de Lil Wayne. La protégée de ce dernier aurait demandé si tout allait bien à Kim, puis elles auraient pris une photo ensemble.

« Ne joue pas avec moi… Je te respecte et t’aime. Je l’ai répété à chaque interview, encore et encore. Et si ça ne te suffit pas, mama, alors c’est quelque chose de profondément ancré en toi. Quelque chose te dérange à l’intérieur — c’est ton insécurité qui te dérange. Ce n’est pas Nicki Minaj; c’est n’importe quelle fille qui pète. »

                          Une rivalité qui s’inscrit dans le temps, et qui ne sera que le début d’une longue histoire de compétition avec les rappeuses. Nicki Minaj va finir par se retrouver comme seule référence féminine du hip-hop. Du moins, jusqu’à ce que Cardi B fasse son apparition. Elle a permis de créer un chemin pour toutes les autres rappeuses de cette nouvelle ère (Megan Thee Stallion, Latto, City Girls, etc.). 

 

                          Dans le comportement schématique de Minaj, on retrouve le syndrome théorisé en 1974. On y décrit des femmes dont le comportement est parallèle à celui des hommes. Le syndrome de la reine des abeilles. Elle est beaucoup plus critique envers les autres femmes, plus particulièrement si elles sont noires et sont vues comme une potentielle compétition. Entre autres, on peut compter le nombre de fois où elle réserve des surnoms dénigrants aux rappeuses qui sont « propulsées à son encontre » (Big Foot pour Megan, Guinea Pig pour Doja Cat ou encore Karen pour Latto). Des exemples qui ne sont qu’un pourcentage de son complexe face aux nouvelles arrivantes.

 

                          Comment peut-on la blâmer si, dans son cas, elle dispose d’une armée l’enfermant. Quand tu as une milice numérique t’enfermant dans cette ribambelle de oui, difficile de faire de l’introspection. Ces fans, les Barbz, ont créé un lien particulier avec la chanteuse. Une relation parasociale qui leur vaut une fâcheuse réputation au sein du stan twitter.

 

                          Peu importe les accusations sur son mari et frère ━ tout deux condamnés pour viol ━ sa millice de poupée est toujours prête à justifier ou minimiser les controverses qui l’entourent. Que ce soit de l’harcèlement de Megan Thee Stallion aux attaques envers l’enfant de Cardi B, Kulture, son groupuscule ne semble reculer devant rien pour plaire à leur idole. Nicki ne les subit pas, au contraire d’un bon nombre des célébrités : elle tire un réel pouvoir de cette milice numérique.

 

                          Mais sur le long terme, cette culture du numérique ne fait qu’isoler Nicki Minaj. Ses multiples dénonciations conspirationnistes sur Jay-Z et Desiree Perez (présidente de Roc Nation) en sont la preuve. En transformant chaque critique légitime en attaque personnelle, ces fervents et loyaux fans privé la rappeuse de toute remise en question. À court terme, la Stan Culture protège. Sur le long terme, elle isole. Elle participe progressivement à la déconnexion entre « la reine » et le monde réel. 

 

                          Avec attention, il y’a un schéma clairvoyant. Nicki Minaj peut être la rappeuse qui vend le plus, ce qui est le cas. Elle peut être la rappeuse avec le plus de prix et récompenses, ce qui est le cas. La rappeuse de Truffle Butter sera toujours rattrapée par ses vieux démons : l’insécurité et les complexes. Avec presque une vingtaine d’années dans l’industrie, elle est toujours la première à se comparer, à poster des memes à la sortie des autres rappeuses du game.

 

                          Son plus gros défaut est son succès. Plus ses accomplissements grandissent avec le temps, plus sa prison se restreint. Elle est enchaînée dans ce dôme d’insécurité, où elle est cible de conspirations de complots et de malices à son égard. Une prison qui est dû à la présence d’autres. C’est pourquoi elle se lance vers le public républicain désormais. Elle sera la première de son calibre à faire ce qu’elle fait. Dans un sens, c’est ce qu’elle cherche. Être la seule et unique dans un domaine, quitte à poignarder la communauté qui l’a accompagnée tout au long de sa carrière.


Ajouter un commentaire

Commentaires

Il n'y a pas encore de commentaire.